Annette Messager , artiste plasticienne française internationalement reconnue s’est fait remarquer en 1970 , par ” les pensionnaires”, alignement de petits moineaux morts emmaillotés dans des gilets tricotés par ses soins . Ses talents dépassent la simple provocation de taxidermiste et de tricoteuse. C’est après avoir marché en tong , en été sur le corps d’un de ces moineaux morts que lui vient le déclic . Telle une maitresse d’école étouffante , une mère trop prévenante , elle recueille ce petit cadavre froid et lui tricote un habit pour le réchauffer . Elle joue et se joue de la Mort pour lui faire ” la nique” .
Travail , magie , sorcellerie se retrouvent dans la créations d’objets troublants , amusant . On demande toujours à une femme artiste suspecte des justificatifs , dans ” les chimères ” , elle a joué avec la tradition des arts populaires ( comme les symboles de l’astrologie ) . Voleuse de formes et de mots , on lui cherche des traumatismes alors qu’elle se considère comme une personne ordinaire sans extravagance ..
Un bruit , un détail suffisent à donner le déclic à une idée. Faire passer tout ce qu’on voit, sent , veut dans une œuvre est un plaisir .
La photographie est le dernier art populaire que tout le monde utilise sans penser qu’il fait de l’art . Elle travaille en faisant des gros plans de partie du corps . Sur la planche contact, elle sélectionne , agrandit , s’ approprie . Isolé de noir , la pièce du puzzle devient très fragmentée . Ce fil conducteur s’explique , car elle aime beaucoup les ex voto dans les églises espagnoles , italiennes , mexicaines qui sont des fragments de corps représentés. Si une maladie ou des douleurs ont été guéries , on offre une partie du corps ainsi à l’église . Ces fragments de corps, constellant des parois de murs, qui ont rapport avec la maladie et la guérison , elle les rapproche de la maladie d’amour. C’ est la Maladie avec une majuscule . C’en est très proche : quand on n’ est plus amoureux, on dit qu’on est guéri . Ne pas s’arrêter aux clichés où objets . Le fondement est le fait d’être accroché, d’être lié, d’être suspendu dans un filet ( Net en anglais , elle rappelle lors d’un interview qu’elle s’appelle AnNETte . Composés de trous , prisonniers et confinés tels doivent être “lus” ses assemblages .
L’idée des filets vient au départ de l’utilisation de laine , puis de collants ou bas résille ( trop érotique à son gout . L’érotisme étant une hypocrisie de la pornographie) sa définition de la pornographie est très personnelle .La beauté et le reproche des arts plastiques : tout est donné dans la seconde , une peinture ou photo d’amour devient alors pornographie ( mystère du sexe, du désir , de l’ attirance ).
Rentrer dans l’intime des personnes ou des sentiments dans un “flash” un instantané est acte de pornographie . L’ Inspiration des toiles d’araignées dans ses “chimères” lui fait utiliser des robes en tulle pour recouvrir les dessins comme les plis de la robe d’une femme endormie dans les descriptions de Mary Shelley pour “Frankenstein” .
Elle cherche à traduire une certaine transcendalité de la temporalité en utilisant les matériaux “entrant et capturés” dans une maison , son intérieur : matériau de couture , tricot, tissus, aiguilles.. Les points noués, brodés, les mailles sont autant de trous et de chainons encapsulant , emprisonnant les symboles , les fragments comme autant de souvenirs d’enfance morcelés. Enfant , son père lui donnait plus souvent des outils pour s’exprimer par le dessin, la peinture que de véritables jouets . Les poupées de Bellmer ont marqué son imaginaire . On retrouve cette inspiration dans ” Les effigies “ , ses “ pensionnaires “ comme autant de poupées et jouets détournés . Mike Keiley utilisa les mêmes éléments mais avec une autres résonnance . Sa vision ” américaine” le place plus dans une réflexion sociale directe alors qu’Annette , joignant des photos, des mots sur ses “poupées” y amène une valeur plus sentimentale , une charge magique à la façon des “poupées vaudous” .
Elle définit parfois ses œuvres de bric à brac , de pot pourri surréaliste. Elle admire le travail photographique de Man ray et de femmes artistes surréalistes : Claude Cahun (photos de son propre corps ) Molinier et Boiffard avec ses gros plans .
A l’opposé des américains qui ne voient souvent que l’aspect formel des éléments présentés , elle détourne le symbolisme de certains objets pour les emprisonner hors de leur contexte détournement de l’art minimalisme . Utilisation d petites bouteilles plastique , extrait de parfum avec étiquette colorées provenant du Mexique et devant rendre plus attractifs, plus séduisant les hommes et les femmes les utilisant . En France , disait-elle , nous ne sommes pas assez visuels , peut être à cause d’un poids psychanalytique, d’une culture plus littéraire . En Europe , il subsiste le poids d’un passé que n’ont pas les américains , à travers l’art nouveau .
Son art est dans le secret , le privé , pas de transparence et de limpidité , toujours voilé, masqué , entouré de noir de filins.
L’art ne doit pas dévoiler la personne , doit être coupé de la vie , ne pas montrer ou divulguer trop . Pour elle, il est du domaine du secret partagé entre des individus . Il peut donner éventuellement quelques clés mais pas forcément . Pour être touché par l’art , il faut qu’une forte personnalité exprime un peu de soi se retrouvant dans les individus qui pourront se reconnaitre ou s’identifier un peu à l’œuvre , s’y retrouver en partie . ” Artaud en est un bon exemple, dit-elle . Il a fait des dessins de lui-même où nous pouvons nous retrouver dedans . Ses dessins et manifestes font le lien entre l’extérieur et l’intérieur , le privé et le public, l’individualité et le collectif . C’est ce qui fait qu’une création devient art .”
Opposant la vie privée des artistes français à la transparence voir à l’exhibitionnisme des artistes aux USA , elle note l’ influence de ces artistes US et du visuel : Sol Lewitt, Andy Warhol et son économie de signification . Elle recherche une économie “ménagère” ou “messagère” à travers cette économie de signification dans certains de ses travaux . Pina Bausch (allemande ) l’a beaucoup influencé , violente tant par sa douceur que et sa force ainsi que l’ image en série du quotidien et du monde de la consommation vue par Warhol . Elle fut marquée également par Hanne Darboven et ses répétitions, ses incantations , son isolement avec une rigueur rangée , cataloguée , ordonnée que n’a pas Annette . Elle tombe dans l’exubérance , l’accumulation , le chaos qui semble désorganisé , mais qui par son architecture particulière de fils , de crochets , de nœuds est soigneusement étudié pour donner un travail structuré, de forme précise .
Elle fut souvent associée , par les critiques , à la femme fatale hystérique , la sorcière, à la limite de la décence au travers de ses créations comme : “ mes jalousies”, en vieillissant prématurément de très jolies femmes ,” les enfants aux yeux rayés” couvrant de bande noire les yeux d’enfants dans des portraits de famille . Sa collection de proverbes provocateurs en 1974 lui valut quelques remarques acerbes . Des extraits : “ lui qui a pris une épouse , a pris un maitre , c’est la femme qui donne au diable ses cheveux gris , si les femmes étaient bonnes par nature , Dieu aurait une épouse , il faut craindre les femmes et le tonnerre , tout vient de Dieu excepté les femmes […]la femme la plus heureuse n’a pas d’histoire , on raconte les femmes par nature , les hommes par les livres . “
Elle choqua par sa phrase “je pense donc je suce” . Elle s’en explique en réaction à la violence qui s’étend partout dès que vous ouvrez un journal ou allumez votre téléviseur et que les “nique ta mère” et “ I fuck my mother” taggués par la jeunesse actuelle s’étalent partout .
Toujours en référence à sa vie, à son histoire , on essaie de décortiquer la femme artiste en France , ce qu’on ne fait pas avec les hommes , comme si l’image de la femme hystérique , le cliché féminin était toujours gravé sur la peau de ces femmes .
Une artiste est toujours vue à travers sa position culturelle. Elle cite en exemple Eva Hesse , dans sa bibliographie , comme un lien entre le minimalisme et surréalisme , qui y expose sa vie intime , les difficultés de côtoyer son corps , son travail et sa vie quotidienne .
Elle se donne souvent des appellations , des labels : Annette la collectionneuse , la tricheuse , la plaisanterie ” . En s’attribuant ces titres , elle se protège de ceux qui pourraient lui être arbitrairement donné , les collections en tout genre sont une protection contre la mort.
Dés ses débuts dans le monde artistique , elle associe 2 pièces de vie de son domicile à 2 de ses activités: la salle à manger pour ses activités artistiques et sa chambre comme lieu de collections. Elle en décrit 3 en particulier :
Les chaussures d’enfant perdues dans la rue . Pour le soulier émouvant qui raconte une histoire- Les notice d’instruction de sauvetage des avions ,elle en possède dans de nombreuses langues du monde entier - Les ciseaux qu’elle aime beaucoup.
Chineuse , collectionneuse , émotions à fleur de peau qu’elle traduit dans toutes ses créations , récompensée à la biennale de Venise en 2005 dans la lutte contre le temps. Elle entretient un rapport privilégié avec les expositions à l’étranger . Quand elle est dans un pays autre que la France , elle s’octroie plus de liberté. Ne pas bien parler la langue lui fournit une excuse pour exprimer ce qu’elle n’oserait dire en France ; elle se sent plus détachée du poids de l’argent , la monnaie du pays étant comme des billets de “monopoly” . Elle peut se débarrasser momentanément de ses habitudes comportementales .
Le gouvernement français aide un peu les artistes et leur permet une plus grande liberté d’ expression . “Coller aux politiques et aux mouvances et peindre ou créer sur commande sur un thème ; exemple le SIDA ne fait pas forcement de vous un bon artiste “ dit-elle. Elle ajoute ” L’ argent est un tabou pour les français . On ne parle pas d’argent , déclarer la somme ou le salaire que l’on gagne est honteux . Dans l’art, circule beaucoup d’argent pas tout à fait net .” V . Elle vend son travail à des gens avec lesquels elle ne voudrait pas diner . De tout temps, les artistes étaient financièrement liés à des rois ou mécènes. Le marché de l’art permet cependant la transmission et circulation de l’art . C’ est une force : le commerce est une bonne chose , heureusement que toutes les œuvres ne sont pas toujours à vendre . En Russie , elle expose . “ vive les galeries , dit-elle. Mais ne pas savoir qui et pourquoi ils achètent, c’est mieux . L’investissement, dans l’art est un drôle de système “. Quand on pense à l’argent dans le marché de l’art , on est vite pollué .
” Je recolle les yeux , je décolle les oreilles , je coupe des doigts. Je déchire un sein .C ‘est ma loi d’échange . Je taille , je mets en pièces, morceau de choix , bas morceau, je démens, je morcelle, j’ épingle . Je sèche , j’humidifie , je resèche , Je n’enfante que des chimères. [..] L’art est une croyance , car cet objet est né de rien du tout , bout de tissu blanc et un filet . Il peut être exposé dans le monde entier , donc on croit que ça évoque quelque chose , que cela a une certaine valeur . Une croyance aussi mystérieuse que la croyance religieuse . Je crois en L’Art , je vois un dessin d’ Artaud qui est fait sur un mauvais papier , mal dessiné et c’est plus précieux que plein de choses pour moi , donc c’est une croyance , une sorte de mysticisme . “
Le fait qu’il y ait de plus en plus de guerres, de conflits, de délabrement de la société explique le démembrement , la déstructuration dans ses œuvres.
La réalité est tellement liée à une grande vulnérabilité dans le monde qu’il n’est pas possible pour elle de créer une œuvre plus obscène que la réalité de vie . Être artiste , c’est mettre en valeur une certaine approche de la réalité . Elle espère échapper à toute définition . Son épitaphe : être “messager”
En couvrant ses œuvres , en les attachant , en les suspendant , les accumulant ce sont les 2 faces d’Annette Messager , se montrer en se cachant . Moins vous révélez et plus l’autre désire voir . La confrontation de la modestie et de l’ambition , de la timidité et de l’audace , de la honte et de l’exhibitionnisme .
1 Commentaire
RSS Commentaires Identifiant URI du rétrolien










une oeuvre intéressante, et de très grande taille ( avec des éléments de caoutchouc découpés) est visible au carré d’Art à Nîmes