Exil, Exode, Exclu « France, quelle excuse ? »

Thomas Flichy de La Neuville       En ces temps de grand bouleversement touchant le Moyen Orient, l’ Afrique  et l’ Europe, ce nouvel épisode d’exode de population ( notons que le dernier en date mobilisant autant de personnes fuyant leurs pays d’origine fut lors de la Seconde guerre mondiale). Certains pays , véritable plaques tournantes, n’ont historiquement pas été touchés par ces évènements et prennent de plein fouet cette vague humaine en transit vers les voies maritimes ou transfrontalières terrestres . Nouveaux Eldorado que l’ Allemagne et le Royaume Uni, la France ne semble plus flamboyer de son aura terre d’asile, pays des droits de l’homme , terre de Liberté, Egalité , Fraternité .
Serait ce lié à sa participation aérienne sur les zones de conflit , serait-ce lié à son rôle non négligeable de marchands d’arme ayant depuis des années attiser les braises sous la marmite qui explose désormais ? Où sont les humanistes hormis peut -être dans les associations et organismes non gouvernementaux ?
L’individualisme forcené et aliéné, intoxiqué par un ras le bol, un  » c’est la crise » , une crainte d’être envahi par la différence . Le français devient bavard, il épand ses contradictions sur les réseaux sociaux, il twitte (fini les longs discours ou les idées étayées, réfléchies, développées avec une argumentation solide). Le français vit dans l’instant et la peur de demain, il traine encore le paradigme « c’était mieux avant… » .Il en devient amnésique sélectif. S’il agit , c’est parfois en catimini ou sans prendre parti . » Ah le temps des partisans « ,  » ils veulent partir , mais qu’ils partent  » pense t-il dans son bon appartement , bien à l’abri sous un toit, portes et fenêtres blindées ( on ne sait jamais avec tous ces terroristes qui risquent de débarquer ) .
La France ne fait peut-être plus rêver. Y séjourner comme touriste pour une visite éclair, investir dans les vignes, dans la pierre, dans les équipes sportives ou dans les affaires ( demandez au Qatar, à la chine, aux russes et autres nouveaux riches pègres contre pingres), pour ça ils disent oui.
D’autres vous rétorqueront : » c’est bien beau d’accueillir à bras ouverts tous ces étrangers menacés de famine et de mort dans leurs pays en guerre. Mais comment allons nous faire alors que dans nos rues continuent de mourir des Sans Domicile Fixe( certains d’entre eux sont des travailleurs précaires ne pouvant bénéficier d’un logement décent, certes!). Et que penser de la situation de ceux qui avaient déjà migré comme les Roms et d’autres communautés dont on ne parle jamais. Ils vivent , non ! Ils survivent dans la jungle urbaine ou sont les invisibles , les ombres entraperçues dans quelques petites clairières au centre de nos forets .
Vont-ils s’agglutiner aux portes de Calais, dans des camps de rétention aux fortes concentrations de personnes prêtes à tout pour continuer leur route quitte à en perdre le peu de vie et de dignité qu’ils leur restent?
L’élite réfléchit, calcule savamment des quotas, des pourquoi pas, des pour -parler , des blablablas .Comment agir sans perdre une seule voix ? Un bulletin dans une urne, un défunt dans une autre. Qu’importe! Nous sommes poussières et cendres. Le français , dans tout ça , étudie sa prochaine feuille de paie ou ses allocations, sa baisse d’impôt, sa redevance télé ; sa chère télévision où il visionnera le sort de ces migrants, et avec de la chance s’y verra t’il un jour , héros de 20 secondes , interview du passant pour donner un avis . Encore mieux qu’un selfie !
Quel que soit le choix stratégique, économique, financier, politique ou social face à ce problème la CIA l’a annoncé: la France ne comptera plus en 2030. Plutôt que de plagier, je préfère me taire et vous conseiller la lecture d’un livre coécrit par Thomas Flichy De la Neuville et Gregor Mathias au cours d’un programme de recherche international de prospective géopolitique au centre Roland Mousnier ( CNRS Université Paris IV La Sorbonne), à l’instar du National Intelligence Council Global Trend 2015 : 2030 Le monde que la CIA n’imagine pas . Bernard Giovanangeli Editeur (  juin 2015). La France, l’Europe, la Russie, l’Amérique, l’ Afrique, L’Iran, l’ Inde et la Chine y sont abordés par cette analyse de rapport de la CIA et du National Security Council, revue et corrigée par anticipation et prévision par nos petits français prospecteurs. Passage en revue en contrepoint des évolutions probables ou non des grands acteurs stratégiques de la planète . Cette prospective est complétée par la mise en scène d’un conte fantastique dont le Chevalier bleu nous amène autant à rêver qu’à méditer .

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Conjonctions – Attila Ilhan

ingresfrickdet2Au cours des derniers jours de douceur d’été en septembre on pense à l’arrivée de l’automne à l’horizon comme un navire avec des voiles en lambeaux . Pour certaines raisons, l’automne est le temps de penser à sa propre mort , linceul couvrant son corps mourant de feuilles jaunies comme la photo d’une bataille oubliée dans les magazines.

1.

Ce sont les filles
avec les paupières fatiguées
et impulsions bleues
qui cherchent un air alla turca
avec un doigté langoureux sur les touches d’un piano
que leur continence a une élégance sombre,
Ce sont les filles qui vivent
avec le souvenir d’un amour non vécu,
elles sont comme des fantômes
échappés d’un rêve

2.

Ce sont les yeux qui sont sauvages
et terrible avec la rougeur des incendies
avec leurs cils sombres,
ils épaississent une histoire d’amour sanglante,
Ce ne sont pas des yeux
mais une nuée de balles
tirée par le canon d’une arme à feu
Ce sont les yeux qui sont
la flamme du briquet
la pointe de la dague empoisonnée,
ils se tiennent comme un chandelier de rubis dans notre solitude,
où que nous allions ils nous trouvent
ils viennent
et ils nous trouvent

papillonbougie3.

Ce sont les étés qui s’élèvent
de la mer avec une brume dorée
comme les chansons d’amour
chaque jour une mélodie se fane
loin de notre mémoire
un vent secret disperse les sables pourpres de la plage,

Ce sont les étés qui
prennent les lauriers roses des jardins abandonnés pour se promener
comme bougies scintillantes

glissant en lumière d’étoile.

falaise-rêve-nuage

4.

Ce sont les mots qui sont plus amers
crépitant comme le fer des fouets
dans les cours de la prison,
ce sont les mots parfois
comme un grenadier en fleurs,
la lumière de la mer reflétée
dans l’horizon d’une montagne comme de mystérieux couteaux.

Ce sont les mots qui sont
les roses de feu
d’une imagination sans fin
Ils sont nés et meurent avec les frémissements de papillons
Nous portons ces mots dans le cœur
comme une arme chargée
jusqu’au jour où nous mourons
pour les mots que nous avons prononcés

nous sommes préparés à mourir.

.

Ebola, épidémies et virus médiatiques

ebola-3d-950-528Recherche scientifique, course au remède miracle, au vaccin, fermeture des frontières et parfois des esprits, le virus Ebola répand, en contagion la fièvre médiatique. Philosophes, sociologues, anthropologues, auteurs littéraires, peintres, cinéastes ont montré leur vision symptomatique ou allégorique à travers l’Histoire et les âges, les différentes épidémies ou pandémies. Du livre La peste d’ Albert Camus au film Ebola Syndrome d’ Herman Yau et d’un texte en ligne de 2001 issu de publications lié au GRECE ( Groupement de Recherche et d’Etude pour la Civilisation Européenne),L’ère des virus d’ Alain De Benoist, à chacun sa manière de traiter . Liste non exhaustive et sans jugement de valeur, à vous de compléter et d’y administrer quelques piqures de rappel.

L’ère des virus: Alain De Benoist 2001

L’un des effets de la mondialisation est la généralisation du mode de propagation virale. Dans le monde des réseaux, le virus est partout : instantané, généralisé, diffus. Il constitue à la fois une réalité, une virtualité et une métaphore. Inexorablement, malgré les mesures adoptées pour empêcher son extension, le virus du Sida continue à s’étendre un peu partout dans le monde. Le continent africain est particulièrement dévasté. D’autres maladies nouvelles, dont certaines sont en fait des maladies anciennes que l’on croyait avoir éradiquées, apparaissent ici et là, menaçant de se répandre dans des continents entiers. Mais l’homme n’est pas le seul touché. En l’espace de quelques années, l’encéphalopathie spongiforme bovine (la maladie de la « vache folle ») a dévasté les élevages, plongé dans la crise tout un secteur économique, et continue d’inspirer les plus vives inquiétudes quant à l’ampleur de sa transmission à l’être humain. Et voici maintenant l’épidémie de fièvre aphteuse qui, partie d’Angleterre, s’est à son tour lancée à la conquête du monde.
Le virus est encore une notion-clé des nouvelles technologies de l’information. La diffusion rapide du système Internet est allée de pair avec l’apparition de virus informatiques qui, partis d’un point quelconque du globe, se transmettent en quelques jours, voire en quelques heures, aux ordinateurs du monde entier. Les marchés financiers, qui fonctionnent désormais en « temps zéro » à l’échelle planétaire, se reconfigurent eux aussi conformément au mode de propagation virale. Une crise financière localisée se propage instantanément d’un bout à l’autre de la planète, entraînant par une sorte d’« effet de dominos » une succession de crises qui menace à tout moment d’aboutir à un krach généralisé. Il n’est enfin jusqu’aux croyances idéologiques et religieuses qui se transmettent aujourd’hui sous une forme « virale », se jouant des frontières traditionnelles et utilisant les nouvelles techniques de communication : l’islamisme, pour ne citer que lui, relève de ces nouvelles formes de contagion.
Le mode de propagation virale obéit à des lois qui lui sont propres. Le virus se propage de manière imprévisible, mais selon le principe des réseaux polycentriques. Ce n’est pas une propagation en chaîne, de type linéaire : chaque point touché se transforme en centre de diffusion à son tour. Cette propagation acquiert du même coup une extraordinaire rapidité. Elle saute par dessus les barrières géographiques, politiques, institutionnelles. Elle fait le tour de la terre dans un mouvement sans fin.
Pour faire face aux virus, les pouvoirs publics se transforment en autorités sanitaires. Dans tous les domaines, et pas seulement dans celui de la santé, les métaphores les plus fréquemment employées sont de type biologique ou médical. Pour enrayer l’extension des épidémies (ou des pandémies), on établit des « cordons sanitaires », on met en « quarantaine ». Parallèlement, on tend à assimiler tout ce dont on souhaite se débarrasser à des « microbes » ou à des « bacilles ». Contre un ennemi invisible, diffus, qui peut être partout, même là et surtout où on ne le voit pas, on a recours au principe de précaution. On abat des cheptels entiers sans être sûr que les bêtes qu’ils contiennent sont véritablement malades. L’internaute, devant son ordinateur, jette par prudence, sans les ouvrir, les messages dont il ignore la provenance. On en arrive ainsi à une sorte de généralisation de la loi des suspects : la simple possibilité d’infection conduit à mobiliser contre des catégories de populations entières. La suspicion se généralise. On sait combien, dans le passé, ce type d’attitude vis-à-vis d’un ennemi invisible mais considéré comme omniprésent, et donc d’autant plus redoutable que sa visibilité était nulle, a pu nourrir de redoutables fantasmes et inspirer de durables persécutions.
Dans le domaine de la politique et des idées, les conséquences sont évidentes. Les idées regardées comme « dangereuses » sont elles aussi traitées par le principe de précaution. Pour éradiquer leur propagation, on commence par grossir la menace en représentant des périls imaginaires (qui détournent l’attention des périls réels). On pratique l’amalgame, en identifiant l’un à l’autre des phénomènes qui n’ont entre eux que des ressemblances ou des affinités superficielles. On s’emploie ensuite à les éliminer, en transformant ceux qui sont censés en être les représentants ou les porteurs en citoyens de seconde zone, sinon en sous-hommes. On établit autour de ces derniers des « cordons sanitaires ». Pour finir, de surveillance en contrôle, de procès d’intention en persécution contre ceux qui sont suspects de déviance par rapport aux normes de l’idéologie dominante, la société tout entière devient « orwellienne » et tend à ressembler au célèbre Panoptique de Bentham. C’est ainsi que l’ère des virus ouvre la voie à un nouvel hygiénisme social.

Littérature :

Oedipe roi ,Sophocle  ,Vème siècle avant J.C

Le decameron ,Giovanni Boccaccio( Boccace), 1349-1353

Journal de l’année de la peste , Daniel Defoe,1722

Typhus , Jean Paul Sartre, scénario de film écrit en 1943

La peste, Albert Camus, 1947
Le hussard sur le toit,  Jean Giono ,1951

L’ amour au temps du choléra , Gabriel Garcia Marquez,1985
La quarantaine, JMG Le Clezio, 1995

Le 6eme jour, Andrée Chedid,1960, adaptation cinématographique par Youssef Chahine 1986

Le 8eme fléau, Cedric Bannet,2001

Cinéma:

Virus de Kinji Fukasaku,  1980
Contagion , Steven Sodenbergh,  2011
Alerte , Wolfgang Petersen, 1994
Ebola syndrome, Herman Yau 1996
Le Décaméron, Pier Paolo Pasolini, 1971
Mort à Venise, Luchini Visconti, 1971, d’apres la nouvelle Der Tod in Venedig de Thomas Mann écrite en 1912
Le hussard sur le toit, Jean Paul Rappeneau, 1995
Pars vite et reviens tard, Regis Wargnier,2007

 

Le poids des mots

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Hobby en cours

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Images ou textes, les choix se font toujours par un coup de cœur, un indice, un détail …

Pascal Quignard et l’ amour . Collection Littérature n°69/2013.sous la direction de Christine Rodriguez et Sylvie Vignes. Presse universitaire du Mirail ( Pascal Quignard , auteur entre autre de  » Tous les matins du monde » ,  » Vie secrète » …, L’Université du Mirail se trouve à Toulouse )

L’histoire cruelle et amusante de Rosita Fraise des Bois et Tartarin le Balladin ( La historia cruel y divertida de Rosita Boquita de Fresa y de Tartarin el Bailarin). Marcelo Lobera, traduction Atelier de M1 du CETIM, sous la direction d’ Emmanuelle Garnier. Collection Nouvelles scènes. Presse universitaire du Mirail. Pièce de théâtre présentée dans les 2 langues.

Anti-fautes d’italien. 2013. Editions Larousse.

As seen in Brooklyn. David Dyte.2014. Blurb

photo : Pascale Lafraise

La Peste dans tous ses états , Camus (2)

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La peste , source d’inspiration dans l’art à retrouver dans les liens de Monique Lucenet( article précédent). Peintures, gravures mais aussi littérature comme pour Camus.
En 1911, bien longtemps après les mystères médiévaux interprétés sur les parvis des églises en l’honneur des saints protecteurs de la peste, Gabrielle d’Annunzio et Claude Debussy mirent en scène « Le martyre de Saint-Sébastien », puis le septième art lui-même succomba à son charme diabolique avec « Nosfératu » de F.W. Murnau, thème repris ensuite par Werner Herzog, « Le septième sceau » d’Ingmar Bergman, « Le Bal des vampires » de Roman Polanski et, plus récemment « Les semeurs de peste » de Christian Merlhiot, film de fin d’études à la villa Médicis, réalisé à partir d’un procès jugé à Milan en 1630…

Camus débute son livre par cette épigraphe empruntée au Robinson Crusoé de Daniel Defoe qui nous invite à porter davantage notre étude sur la dimension symbolique de l’ouvrage : « Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas. »

Présentation du lieu : la Ville d’ Oran , Algérie dans les années 40 , 20e siecle :
La cité elle-même, on doit l’avouer, est laide. D’aspect tranquille, il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d’autres villes commerçantes, sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ? Le changement des saisons ne s’y lit que dans le ciel. Le printemps s’annonce seulement par la qualité de l’air ou par les corbeilles de fleurs que de petits vendeurs ramènent des banlieues ; c’est un printemps qu’on vend sur les marchés. Pendant l’été, le soleil incendie les maisons trop sèches et couvre les murs d’une cendre grise ; on ne peut plus vivre alors que dans l’ombre des volets clos. En automne, c’est, au contraire, un déluge de boue. Les
beaux jours viennent seulement en hiver.

Mise en place du décor , une ville où se croise chaque étape de la vie , naissance, amour, travail, maladie, mort. Les éléments de la tragédie se mettent en place pour se développer sur les 5 actes.

Il n’est pas nécessaire, en conséquence, de préciser la façon dont on s’aime chez nous. Les hommes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu’on appelle l’acte d’amour, ou bien s’engagent dans une longue habitude à deux. Entre ces extrêmes, il n’y a pas souvent de milieu. Cela non plus n’est pas original. À Oran comme ailleurs, faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de s’aimer sans le savoir. Ce qui est plus original dans notre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à mourir. Difficulté, d’ailleurs, n’est pas le bon mot et il serait plus juste de parler d’inconfort. Ce n’est jamais agréable d’être malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l’on peut, en quelque sorte, se laisser aller. Un malade a besoin
de douceur, il aime à s’appuyer sur quelque chose, c’est bien naturel. Mais à Oran, les excès du climat, l’importance des affaires qu’on y traite, l’insignifiance du décor, la rapidité du crépuscule et la qualité des plaisirs, tout demande la bonne santé. Un malade s’y trouve bien seul. Qu’on pense alors à celui qui va mourir, pris au piège derrière des centaines de murs crépitant de chaleur, pendant qu’à la même minute , toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de traites, de connaissements et d’escompte. On comprendra ce qu’il peut y avoir d’inconfortable dans la mort, même moderne, lorsqu’elle survient ainsi dans un lieu sec.

Camus mêle habilement des descriptions réalistes, poétiques, des chroniques historiques. Il alterne tour à tour la vision des différents personnages représentant de chaque « confrérie » ayant pris part à l’arrivée, les moyens de lutte et de faire face aux conséquences et à un éradication de cette peste. La maladie apparaît comme le corps physique, la forme concrète d’un mal abstrait, du Mal existentiel

l’aveuglement et le refus des populations à admettre le fléau rappelle inévitablement le refus de croire en la véridicité du nazisme, qui a plongé les alliés dans l’insouciance ; la lutte des uns contre la peste et le profit des autres dans le fléau rappellent l’opposition entre réseaux de la Résistance et collaboration.

Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus.[ ]

Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve, de mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes, en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient
que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.

Liberté de l’homme ou non à pouvoir s’adapter à une situation nouvelle et à réagir et résister ou à être dans le déni. Par manque de courage , de convictions, certains refusent de croire à ce qui se présente. Faux rêve , fausse réalité, ils acceptent un système qui leur ôtent toute responsabilité vis-à-vis d’ eux-mêmes , les laissant victime de leur conditions d’humain fragiles.

Mais ce vertige ne tenait pas devant la raison. Il est vrai que le mot de « peste » avait été prononcé, il est vrai qu’à la minute même le fléau secouait et jetait à terre une ou deux victimes. Mais quoi, cela pouvait s’arrêter. Ce qu’il fallait faire, c’était reconnaître clairement ce qui devait être reconnu, chasser enfin les ombres inutiles et prendre les mesures qui convenaient. Ensui
te, la peste s’arrêterait parce que la peste ne s’imaginait pas ou s’
imaginait faussement. Si elle s’arrêtait, et c’était le plus probable,
tout irait bien. Dans le cas contraire, on saurait ce qu’elle était et s’il n’y avait pas moyen de s’en arranger d’abord pour la vaincre ensuite.

Les personnages se dessinent et se croisent dévoilant les réactions des hommes face à l’absurde .
Rieux , le médecin, amené à lutter, à combattre la souffrance , incarne la solidarité mais révélateur toutefois des limites imposées à l’homme.
Tarrou, personnage absurde, représente celui qui n’a jamais connu l’espoir d’une réconciliation avec la vie. Tarrou ne cultive pas une foi nécessaire en l’homme pour faire progresser la vie, mais parce qu’il a trouvé le sens de son existence dans la peste, il ne peut que s’éteindre avec elle.
Grand et Rambert offrent deux réponses que l’homme peut donner à ce sentiment oppressant de l’absurde, donnant un sens à leur recherche, à leur existence, l’un par l’art et l’autre par l’amour. Rambert refuse l’idée de s’enfuir réalisant que l’homme ne peut pas se sauver seul, qu’il ne peut pas atteindre le bonheur en se désolidarisant de ses semblables. Grand échappe à la maladie. S’il guérit, c’est qu’il a admis ses failles, ses limites en acceptant le tragique de sa condition humaine.
Cottard symbolise » la collaboration « : c’est un des rares protagonistes à qui la peste est salutaire, c’est en quelque sorte le « profiteur de la peste ».
Paneloux , le prêcheur , le religieux ne veut pas admettre l’évidence et renoncer à sa confiance aveugle en Dieu. Ebranlé dans ses convictions, en assistant à la mort d’un enfant d’un proche ,il ne peut continuer à vivre.

De la séparation , liée à l’isolement pour éviter la propagation de l’épidémie :

Dans ces extrémités de la solitude, enfin, personne ne pouvait espérer l’aide du voisin et chacun restait seul avec sa préoccupation. Si l’un d’entre nous, par hasard, essayait de se confier ou de dire quelque chose de son sentiment, la réponse qu’il recevait, quelle qu’elle fût, le blessait la plupart du temps. Il s’apercevait alors que son interlocuteur et lui ne parlaient pas de la même chose. Lui, en effet, s’exprimait du fond de longues journées de rumination et de souffrances et l’image qu’il voulait communiquer avait cuit longtemps au feu de l’attente et de la passion. L’autre, au contraire, imaginait une émotion conventionnelle, la douleur qu’on vend sur les marchés, une mélancolie de série. Bienveillante ou hostile, la réponse tombait toujours à faux, il fallait y renoncer. Ou du moins, pour ceux à qui le silence était insupportable, et puisque les autres ne pouvaient trouver le vrai langage du cœur, ils se résignaient à adopter la langue des marchés et à parler, eux aussi, sur le mode conventionnel, celui de la simple relation et du fait divers, de la chronique quotidienne en quelque sorte. Là encore, les douleurs les plus vraies prirent l’habitude de se traduire dans les formules banales de la conversation. C’est à ce prix seulement que les prisonniers de la peste pouvaient obtenir la compassion de leur concierge ou l’intérêt de leurs auditeurs. Cependant, et c’est le plus important, si douloureuses que fussent ces angoisses, si lourd à porter que fût ce cœur pourtant vide, on peut bien dire que ces exilés, dans la première période de la peste, furent des privilégiés. Au moment même, en effet, où la population commençait à s’affoler, leur pensée était tout entière tournée vers l’être qu’ils attendaient. Dans la détresse générale, l’égoïsme de l’amour les préservait, et, s’ils pensaient à la peste, ce n’était jamais que dans la mesure où elle donnait à leur séparation des risques d’être éternelle. Ils apportaient ainsi au cœur même de l’épidémie une distraction salutaire qu’on était tenté de prendre pour du sang-froid. Leur désespoir les sauvait de la panique, leur malheur avait du bon. Par exemple, s’il arrivait que l’un d’eux fût emporté par la maladie, c’était presque toujours sans qu’il eût le temps d’y prendre garde. Tiré de cette longue conversation intérieure qu’il soutenait avec une ombre, il était alors jeté sans transition au plus épais silence de la terre. Il n’avait eu le temps de rien.

il n’y a pas de solution universelle à l’absurde, mais seulement une réponse individuelle qui rend possible l’action collective : la liberté de chacun permet la collaboration de tous à l’amélioration de la condition humaine. La réponse à tout fléau , toute épidémie abstraite et dangereuse pour l’homme dans ses dimensions mentales et spirituelles , dans son essence d’être humain à part entière, se situe donc dans l’action : l’homme doit se battre contre la souffrance humaine, il doit agir. Il faudra donc que les hommes libérés de la peste soient capables de tirer la leçon du fléau et qu’ils soient et qu’ils vivent humains.
Le chapitre 3 fait monter d’un cran dans l’horreur de la réalité historique , triste réalité des funérailles , de l’ensevelissement des corps dans des fosses communes ( chaux ) manque de cercueils, de linceuls ( de sacs de transports) de place dans les cimetières .. Autant d’images qui font écho à tout ce que vivent les populations lors d’un cataclysme naturel ( comme en ce moment , les suites de la tornade aux Philippines …)

Un peu plus tard cependant, on fut obligé de chercher ailleurs et
de prendre encore du large. Un arrêté préfectoral expropria les occupants des concessions à perpétuité et l’on achemina vers le four crématoire tous les restes exhumés. Il fallut bientôt conduire les morts de la peste eux-mêmes à la crémation. Mais on dut utiliser alors l’ancien four d’incinération qui se trouvait à l’est de la ville, à l’extérieur des portes. On reporta plus loin le piquet de garde et un employé de la mairie facilita beaucoup la tâche des autorités en conseillant d’utiliser les tramways qui, autrefois, desservaient la corniche maritime, et qui se trouvaient sans-emploi. À cet effet, on aménagea l’intérieur des baladeuses et des motrices en enlevant les sièges, et on détourna la voie à hauteur du four, qui devint ainsi une tête de ligne. Et pendant toute la fin de l’été, comme au milieu des pluies de l’automne, on put voir le long de la corniche, au cœur de chaque nuit, passer d’étranges convois de tramways sans voyageurs, brinqueballant au-dessus de la mer. Les habitants avaient fini par savoir ce qu’il en était. Et malgré les patrouilles qui interdisaient l’accès de la corniche, des groupes parvenaient à se glisser bien souvent dans les rochers qui surplombent les vagues, et à lancer
des fleurs dans les baladeuses, au Passage des tramways. On entendait alors les véhicules cahoter encore dans la nuit d’été, avec leur chargement de fleurs et de morts. Vers le matin, en tout cas, les premiers jours, une vapeur épaisse et nauséabonde planait sur les quartiers orientaux de la ville.

Dans la Peste , Camus ne se cache plus derrière son narrateur , légitimant la vision allégorique d’une lutte contre un autre fléau: l’ organisation et la lutte européenne contre le nazisme . Faire acte de mémoire dans ses descriptions de la solitude ,la séparation des familles , l’exil , des camps d’isolement aux camps de concentration ,vers l’horreur des fosses communes où sont jetés sans distinction hommes et femmes .. Crémation des restes des « occupants des concessions à perpétuité », des charniers et des fours crématoires . Chronique journaliste, récit de témoignage, notes d’organisation administrative,prêches et traités sont les traitements littéraires dont use Camus .  Les croyances, les comportements dictés par les qualités et travers de l’homme éprouvés dans un humanisme septique et lucide lors de ce fléau (peste des années 40 ) en font une critique de l’administration à la réponse inadaptée à la Réalité, une justice inhumaine, une religion fanatique qui s’emporte ,une presse aveuglée manipulant l’information. Autant de regard sur la société du 20° siècle, sur l’existence des hommes et leur réaction face au fléau du mal, épidémie non éradiquée et ré-émergence constante sur la planète.

 

Victor Hugo – L’ Année Terrible ( Extraits )

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V.HUGO L’ANNEE TERRIBLE (1872)

 Ce recueil de poésies de Victor Hugo se présente comme un journal daté mettant en vers les  événements ( guerre contre la Prusse et guerre civile à Paris, la commune)  : J’entreprends de conter l’année épouvantable en est le prologue . D’ Aout 1870 à Juillet 1971, chaque mois est un chapitre dont les rimes des mots sont autant de bombes, de mines des maux engendrés par les hommes . Le  » plus jamais ça  » n’existe pas et les échos retentissent encore avec tant de force, de bruit et de fureur . Victor Hugo, fervent défenseur d’une Europe Unie à l’image des Etats Unis d’Amérique aurait de quoi écrire des millions de vers aujourd’hui sur les coalitions  entre certains pays d’Europe et les U.S.A. Quelques extraits :

NOVEMBRE1870

PRECHER LA GUERRE APRES AVOIR PLAIDE LA PAIX

Prêcher la guerre après avoir plaidé la paix !
Sagesse, dit le sage, eh quoi, tu me trompais !
O sagesse, où sont donc les paroles clémentes ?
Se peut-il qu’on t’aveugle ou que tu te démentes ?
Et la fraternité, qu’en fais-tu ? te voilà
Exterminant Caïn, foudroyant Attila !
– Homme, je ne t’ai pas trompé, dit la sagesse.
Tout commence en refus et finit en largesse ;
L’hiver mène au printemps et la haine à l’amour.
On croit travailler contre et l’on travaille pour.
En se superposant sans mesure et sans nombre,
Les vérités parfois font un tel amas d’ombre
Que l’homme est inquiet devant leur profondeur ;
La Providence est noire à force de grandeur ;
Ainsi la nuit sinistre et sainte fait ses voiles
De ténèbres avec des épaisseurs d’étoiles.

JANVIER1871

LA BETISE DE GUERRE

Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
Berceuse du chaos où le néant oscille,
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
Toute pleine du bruit furieux des clairons,
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
Hideuse, entraîne l’homme en cette ivrognerie,
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
Où flotte une clarté plus noire que la nuit,
Folle immense, de vent et de foudres armée,
À quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
Si tes écroulements reconstruisent le mal,
Si pour le bestial tu chasses l’animal,
Si tu ne sais, dans l’ombre où ton hasard se vautre,
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

 JUIN1871

QUOI !RESTER FRATERNEL, C’EST ETRE CHIMERIQUE!

Quoi ! rester fraternel, c’est être chimérique !
Rêver l’Europe libre autant que l’Amérique,
Réclamer l’équité, l’examen, la raison,
C’est faire du nuage et du vent sa maison !
Voir un triomphe vaste et dur, ne pas s’y joindre,
Empêcher qu’il soit pire et tâcher qu’il soit moindre,
Quoi ! ne point accabler les malheureux, offrir
L’homme à l’homme, et l’asile à ceux qui vont mourir,
Ne pas prendre le faible et l’aveugle pour cible,
Pardonner, c’est vouloir habiter l’impossible !
Dire qu’on doit la loi juste, le droit commun
Même aux brigands, même aux bandits, c’est en être un !
N’importe ! il faut lutter. L’heure sombre est venue.
Quant à ton âge, eh bien, sois vieux, et continue,
Vétéran. Tu seras renié de nouveau.
Les plus cléments auront pitié de ton cerveau.
Tu seras le maudit qu’on raille ou qu’on foudroie,
Tu seras insulté, hué, traqué, la proie
Des calomniateurs au crime toujours prêts,
Tu seras lapidé, proscrit. Eh bien, après ?

TOUJOURS LE MEME FAIT SE REPETE; IL LE FAUT!

Toujours le même fait se répète ; il le faut.
Le trône abject s’adosse à l’illustre échafaud ;
L’aigle semble inutile et ridicule aux grues ;
On traîne Coligny par les pieds dans les rues ;
Dante est fou ; Rome met à la porte Caton ;
Et Rohan bat Voltaire à grands coups de bâton.
Soyez celui qui lutte, aime, console, pense,
Pardonne, et qui pour tous souffre, et pour récompense
Ayez la haine, l’onde amère, le reflux,
L’ombre, et ne demandez aux hommes rien de plus.
Toutes ces choses-là sont les vérités vraies
Depuis que la lumière indigne les orfraies,
Depuis Socrate, Eschyle, Épictète et Zénon,
Depuis qu’au Oui des cieux la terre répond Non,
Depuis que Sparte en deuil fait rire les Sodomes,
Depuis, – voilà bientôt deux mille ans, – que les hommes
Ont vu, sur un gibet et sur un piédestal,
Deux couronnes paraître au même instant fatal ;
Chacune représente un côté de notre âme ;
L’une est de laurier d’or, l’autre d’épine infâme ;
Elles sont sur deux fronts dont rien ne les ôta.
L’une brille à Caprée et l’autre au Golgotha.

EPILOGUE : DANS L’OMBRE

LE VIEUX MONDE
O flot, c’est bien. Descends maintenant. Il le faut.
Jamais ton flux encor n’était monté si haut.
Mais pourquoi donc es-tu si sombre et si farouche ?
Pourquoi ton gouffre a-t-il un cri comme une bouche ?
Pourquoi cette pluie âpre, et cette ombre, et ces bruits,
Et ce vent noir soufflant dans le clairon des nuits ?
Ta vague monte avec la rumeur d’un prodige !
C’est ici ta limite. Arrête-toi, te dis-je.
Les vieilles lois, les vieux obstacles, les vieux freins,
Ignorance, misère et néant, souterrains
Où meurt le fol espoir, bagnes profonds de l’âme,
L’ancienne autorité de l’homme sur la femme,
Le grand banquet, muré pour les déshérités,
Les superstitions et les fatalités,
N’y touche pas, va-t’en ! ce sont les choses saintes.
Redescends, et tais-toi ! j’ai construit ces enceintes
Autour du genre humain et j’ai bâti ces tours.
Mais tu rugis toujours ! mais tu montes toujours !
Tout s’en va pêle-mêle à ton choc frénétique.
Voici le vieux missel, voici le code antique.
L’échafaud dans un pli de ta vague a passé.
Ne touche pas au roi ! ciel ! il est renversé.
Et ces hommes sacrés ! je les vois disparaître.
Arrête ! c’est le juge. Arrête ! c’est le prêtre.
Dieu t’a dit : Ne va pas plus loin, ô flot amer !
Mais quoi ! tu m’engloutis ! au secours, Dieu ! la mer
Désobéit ! la mer envahit mon refuge !

LE FLOT
Tu me crois la marée et je suis le déluge.